Santé mentale et Santé neurologique

Santé mentale et Santé neurologique

La santé mentale au Québec

Le 31 janvier 2018 se tient la journée Bell cause pour la cause, pour sensibiliser la population à l’importance de discuter ouvertement de la maladie mentale. Pour briser les tabous. La campagne de publicité est déjà en cours «La santé mentale touche tout le monde». Et c’est vrai : personne n’est à l’abri d’une dépression, et il semble bête d’avoir honte d’un trouble maniaco-dépressif : «Voyons, franchement ! Aurais-tu honte de dire que tu souffres d’arthrose ? Pourquoi alors as-tu honte de souffrir d’un trouble mental?» Vous avez déjà entendu ça? Certainement plus facile à dire qu’à faire. Je suis tout de même d’accord ! Alors pourquoi le malaise persiste toujours en 2018 ?

Pour l’occasion, j’ai décidé de faire un blogue sur la santé mentale et les conditions neurologiques. Je me suis demandé si les conditions mentales étaient vécues différemment par les personnes ayant des troubles neurologiques. Par exemple, en quoi une dépression est différente chez un blessé médullaire? En quoi un trouble de personnalité peut affecter autrement la vie d’une personne qui souffre de sclérose en plaques ? Et la liste des questions potentielles (toutes aussi intéressantes!) est longue, ce qui me menait à l’ultime question : Laquelle choisir ?

En faisant une recherche très générale, je suis tombée sur un débat scientifique qui a cours. C’est un sujet épineux, mais il pourrait bien répondre à la première question : Pourquoi le malaise de la maladie mentale persiste toujours en 2018 ?

Santé mentale et santé neurologique du point de vue scientifique

Je vous explique : On dirait que la schizophrénie est une maladie mentale, et que la sclérose en plaques est une maladie neurologique. Jusque là, c’est très clair, et rien ne pousse le débat.

Que diriez-vous de la maladie d’Alzheimer? Maladie neurologique, ou mentale ? Que diriez-vous de l’autisme ? De la trisomie ? Du TDAH?

Et je vous jure que vous ne trouverez pas de réponse claire et tranchée à 100%. Un article scientifique d’analyse, publié par le British Medicine Journal, résume très bien la situation actuelle. Il se nomme «Time To End The Distinction Between Mental And Neurological Illness» (1) (traduction maison : Il est temps de mettre un terme à la distinction entre la maladie mentale et la maladie neurologique). Il a été rédigé par White, Rickard et Zeman, respectivement professeur en médecine psychologique, neuropsychiatre, et professeur de neurologie cognitive et comportementale. Je vous propose ici un résumé vulgarisé de l’article.

Définitions :

Selon les guides de médecine actuels, voici les définitions des troubles :

Trouble neurologique : “Les troubles neurologiques sont des maladies du système nerveux central ou périphérique. En d’autres termes ils touchent le cerveau , la moelle épinière, les nerfs crâniens, les nerfs périphériques, les racines nerveuses, le système nerveux végétatif, la jonction neuro-musculaire et les muscles”(2).

À retenir dans cette définition : Touchent le cerveau

Trouble mental : Fait intéressant, l’organisation mondiale de la santé ne propose aucune définition du trouble mental, mais définit ce qu’est la santé mentale(3) .
Quant au DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – 5e édition), il propose : Syndrome caractérisé par des perturbations cliniquement significatives dans la cognition, la régulation des émotions, ou le comportement d’une personne qui reflètent un dysfonctionnement dans les processus psychologiques, biologiques, ou développementaux sous-jacents au fonctionnement mental(4).

Un exemple :

Reprenons la démence d’Alzheimer. Plusieurs on répondu qu’il s’agit d’un trouble neurologique sans l’ombre d’un doute. C’est une affection du cerveau, n’est-ce pas? Comme stipulé dans la définition du trouble neurologique. On voit les plaques séniles au scan. Cependant, dans les manifestations cliniques, on remarque “Une détérioration du contrôle émotionnel, du comportement social ou de la motivation qui accompagne souvent, et parfois précède, les troubles de la fonction cognitive”(5). Ce pourrait donc être un trouble mental, puisqu’il y a affection de la cognition, de la régulation des émotions et du comportement…

Confus? Attendez, il y a pire : Si vous vous référez à la Classification Internationale des Maladies (CIM-10)(6), vous trouvez la maladie d’Alzheimer dans la section du désordre neurodéveloppemental, et la démence d’Alzheimer (on parle de la même condition) dans les désordres mentaux ! Et ces double-classifications sont omniprésentes. L’Alzheimer n’est malheureusement pas le seul exemple.

Les arguments pour un changement de terminologie :

White, Rickards et Zeman (2012) proposent donc de mettre un terme à cette distinction. Pourquoi ne pas dire, dans tous les cas, qu’il s’agit de désordres du système nerveux central ? Voici leurs arguments :

Avancée des connaissances sur le cerveau et l’esprit

Les imageries du cerveau nous permettent maintenant d’obsever beaucoup de choses. On y trouve des anomalies dans les cas de schizophrénie, du trouble bipolaire, de la dépression chronique, du stress post-traumatique, et du trouble obsessif compulsif. Le système nerveux central – Le cerveau – est donc bel et bien atteint dans sa constitution ou son activation en présence de ces conditions mentales.

Les émotions positives et négatives ont leur représentations neurales : Ça veut dire qu’elles sont observables au niveau de l’activité du cerveau lors des imageries.

Il est de plus en plus clair  que les désordres de l’esprit sont liés à une certaine altération du cerveau.

La chimie du cerveau affecte  l’humeur et le comportement. Et les évènements marquants (ex: un traumatisme comme être témoin d’une catastrophe) affecte la façon dont le cerveau fonctionne.
Dans la même veine, les médicaments – prenons les anti-dépresseurs – modifient la façon dont notre cerveau fonctionne (affectant notre humeur) – Les traitements non médicamenteux, comme la thérapie cognitive, modulent également l’activité cérébrale.

L’interaction entre les manifestations mentales et les conditions neurologiques

Avec l’avancée des recherches, on se rend compte que certaines zones du cerveau, autrefois reconnues pour être seulement utiles au contrôle moteur ou sensitif, ont une influence importante sur les émotions et l’humeur.

Les recherches(1) nous confirment aussi que les manifestations psychologiques sont fréquentes chez les gens souffrant de condition neurologique. Certaines manifestations sont réactives, comme les dépressions associées à une perte d’autonomie , ou à une condition chronique et dégénérative. D’autres sont plutôt liées aux changements dans le cerveau, comme la démence sous-corticale dans la sclérose en plaques.

Aussi, comme expliqué plus tôt, les facteurs autour de nous peuvent amener notre cerveau à fonctionner différemment, et nous mener à des manifestations psychologiques, comme c’est le cas dans plusieurs dépressions, ou encore toujours dans les stress post-traumatiques. On appelle cette influence de notre environnement les facteurs sociaux, environnementaux, ou psychologiques. Ces derniers sont souvent chamboulés, affectés, modifiés dans le cas d’une condition neurologiques – Cela peut donc mener à des manifestations psychologiques.

Il est prouvé que les meilleures prises en charge comprennent, d’une part, une intervention directe sur la biologie du cerveau (ex: médications, thérapie comportemental, etc.), et également des interventions sur les facteurs environnementaux. Il serait donc judicieux de faire travailler de concert les domaines de la psychologie et de la neurologie pour une meilleure prise en charge. Et il serait contreproductif de trancher une différence entre les troubles du système nerveux central et les troubles mentaux.

Et les avantages pour les principaux intérsesés ?

Premièrement, cela aidera à mettre un terme à la discrimination et à la stigmatisation envers les personnes souffrant de maladie mentale. Tout le monde peut avoir, à un moment, un trouble avec son genou. Tout le monde peut avoir, à un moment, un trouble avec son cerveau. Partie électrique, partie mécanique, toutes les deux sont à risque de défaillance. Il ne faudrait pas oublier que le cerveau est une partie du corps…

Aussi, de clarifier la classification aidera les intervenants de la santé à voir la personne comme un tout, en accordant autant d’importance au domaine de l’esprit qu’au domaine du corps – puisque ces deux derniers s’influencent l’un l’autre. Les intervenants seront plus à même de mieux réagir aux manifestations psychologiques qui peuvent survenir dans le cas d’une condition neurologique, surtout si celles-ci sont traitées dans le même chapitre des documentations, et non dans un autre chapitre ou pire, un autre livre! On parle donc d’une meilleure prise en charge des gens, dans une approche biopsychosociale (Bio = physique, le cerveau. Psycho = psychologie. Social = les facteurs sociaux, envrionnementaux).

Il y aura donc des avantages pour les gens souffrant de ce qu’on appelle aujourd’hui les «troubles mentaux», mais aussi pour les gens qui ont une condition neurologique, et qui pourront avoir une meilleure prise en charge en cas de possibles symptômes psychologiques.

Le changement de de terminologie n’aurait probablement pas d’effet immédiat sur la structure des soins, mais «it will epitomise an intellectual shift with far reaching beneficial consequences»(1) (traduction maison : Cela représenterait un changement de mentalité avec des conséquences bénéfiques de grande envergure.

Le plus important du message

1- Les désordres mentaux sont désordres du cerveau
2- L’esprit requiert l’attention du domaine de la médecine (générale et neurologique)

Tout le monde est d’accord ?

Peut-êre pas! Ce qu’il faut savoir, c’est que les auteurs ne diminuent l’apport des différentes professions : les psychiatres, psychologues, neuropsychologues, neurologues, médecins, etc. ont tous leur expertise, et devraient surtout collaborer dans la prise en charge.

Aussi, selon cette proposition, l’esprit et le cerveau semblent indisociables. Les auteurs ne dénigrent pas le concept de l’esprit : Ils soulignent que ce dernier demeure très important dans la prise en charge médicale.

J’ajouterais que ces nouvelles avancées expliquent bien des choses, auront beaucoup de bénéfices sur nos vies, mais n’expliquent pas encore l’inexpliqué. Je ne crois pas que ces propositions ont pour but de répondre aux questions de vie après la mort ou de l’existence de l’âme.

Et vous, vous en pensez quoi? J’espère que ce billet soulèvera en vous de nombreuses réflexions par rapport à votre vision de la santé mentale.

Vous voulez en savoir plus ? 

Bibliographie

1 – White, P. D., Rickards, H., & Zeman, A. J. (2012). Time to end the distinction between mental and neurological illnesses. BMJ (Clinical Research Ed.)344e3454. doi:10.1136/bmj.e3454

2 – Organisation Mondiale de la Santé [en ligne]  https://www.who.int/features/qa/55/fr/ Consulté le 2018-01-23

3- Organisation Mondiale de la Santé [en ligne]  https://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs220/fr/ Consulté le 2018-01-23

4 -American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders DSM-5 (5e éd.). Arlington, VA : American Psychiatric Publishing.

5 – Organisation Mondiale de la Santé [en ligne] https://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs362/fr/ Consulté le 2018-01-23

6 – Morgan C., McKenzie K., Fearon P., Society and Psychosis, Cambridge Medicine, 2008. Organisation mondiale de la santé, Classification internationale des troubles mentaux et des troubles du comportement, 10e édition (cim10), 1 vol., Paris, Masson, 1993.