- 15 June 2026
- Le blog de Neuro-Concept
Le problème n’est plus ce qu’on sait faire. C’est ce qu’on nous empêche de faire.
Soyons clairs.
En réadaptation neurologique, le problème n’est plus scientifique.
Le problème n’est pas la formation.
Le problème n’est pas le manque d’expertise.
👉 Le problème, aujourd’hui, c’est que le système empêche les professionnels de faire ce qu’ils savent déjà faire… efficacement.
Depuis le début de cette série, une évidence s’est imposée :
Nous savons que le mouvement est essentiel 🗞️
Nous savons que l’activité physique est un traitement 🗞️
Nous savons que la récupération repose sur l’intensité, la répétition et la spécificité 🗞️
Et surtout, nous savons que ce n’est jamais une intervention isolée qui fonctionne —
👉 c’est leur intégration en temps réel qui change les résultats.
Autrement dit :
👉 on sait comment traiter.
Alors pourquoi, sur le terrain :
- des patients attendent avant d’être mobilisés,
- des séances sont interrompues au moment critique,
- des outils pertinents ne sont pas utilisés quand ils devraient l’être ?
La réponse est inconfortable, mais incontournable :
👉 parce que le système est structuré pour encadrer les professions… pas pour optimiser les soins.
Ce décalage entre ce que la science permet et ce que le système autorise n’est plus marginal.
Il est devenu un frein direct à l’efficacité clinique.
Et à partir de ce moment-là, une question s’impose :
👉 Est-ce que notre modèle actuel protège vraiment le patient…
ou est-ce qu’il commence à limiter ses chances de récupération ?
Une organisation pensée pour encadrer… mais pas pour s’adapter
Le système professionnel québécois s’appuie sur un principe fondamental : la protection du public. Ce principe se traduit par la définition de champs d’exercice, d’actes réservés et de responsabilités clairement encadrées.
Ce cadre est essentiel.
Mais dans sa forme actuelle, il produit un effet secondaire majeur : il organise les soins autour des statuts professionnels plutôt qu’autour des trajectoires cliniques. Il introduit des rigidités qui entrent en contradiction avec la réalité actuelle de la réadaptation, où la complexité des patients exige des interventions continues, adaptatives et coordonnées.
Quand le terrain met en lumière les limites du système
Ce décalage devient particulièrement visible dans des situations cliniques simples.
Prenons le cas d’un patient en réadaptation neurologique hospitalière, présentant un déficit fonctionnel et nécessitant une marche avec marchette. La mobilisation précoce est un principe de base : elle conditionne la récupération.
Dans la pratique, cette mobilisation dépend d’une évaluation préalable par un physiothérapeute. Tant que celle-ci n’est pas réalisée, certains intervenants ne peuvent pas intervenir, même s’ils en ont les compétences.
Paradoxalement, un préposé aux bénéficiaires peut accompagner ce patient dans le corridor une fois les consignes établies, alors qu’un technologue en physiothérapie — spécifiquement formé à la mobilisation — devra attendre avant d’agir.
Le résultat est concret : un délai inutile, une baisse de l’intensité de mobilisation, et un patient qui progresse moins vite qu’il ne le pourrait.
La dyspnée : une intervention fragmentée en temps réel
Le même phénomène s’observe dans la gestion de la dyspnée à l’effort.
Lors d’une séance, un patient peut présenter une désaturation. Le professionnel présent — par exemple un kinésiologue formé en réadaptation cardiorespiratoire — est capable d’identifier la situation, d’ajuster l’effort et d’encadrer le patient.
Mais il ne peut pas intervenir sur un paramètre central : le débit d’oxygène. Cette action doit être réalisée par un professionnel autorisé, comme un inhalothérapeute ou un physiothérapeute habilité à administrer et ajuster l’oxygène dans le cadre de son intervention. [legisquebe…gouv.qc.ca]
La conséquence est immédiate: la séance est interrompue, la continuité est rompue, et l’intervention perd en efficacité.
La stimulation électrique fonctionnelle : un outil reconnu, mais sous-utilisé au Québec
La stimulation électrique fonctionnelle (SEF) illustre de manière encore plus frappante cette incohérence.
En réadaptation neurologique, la SEF est largement reconnue comme un outil intégratif, utilisé directement dans le mouvement pour améliorer l’endurance musculaire, stimuler l’activité métabolique, l’activation musculaire, la coordination et la récupération fonctionnelle. D’un point de vue scientifique et clinique, elle est considérée comme une modalité non invasive dans ses applications fonctionnelles, puisqu’elle agit au niveau cutané et neuromusculaire sans pénétration tissulaire au sens médical du terme.
Dans plusieurs juridictions — notamment en Europe, aux États-Unis et dans certaines provinces canadiennes comme l’Ontario — son utilisation est intégrée à la pratique de différents professionnels formés, incluant des kinésiologues spécialisés en réadaptation.
Au Québec, toutefois, certaines modalités associées à l’électrothérapie demeurent encadrées comme des activités réservées lorsqu’elles impliquent l’utilisation de formes d’énergie définies comme invasives, et ceux même si le thérapeute est formé et possède une expertise dans le domaine. [legisquebe…gouv.qc.ca]
Ce décalage entre la reconnaissance scientifique et l’encadrement réglementaire produit un effet concret:
le professionnel qui observe le mouvement, ajuste le geste et accompagne le patient en temps réel ne peut pas toujours utiliser l’outil qui permettrait d’optimiser immédiatement l’intervention.
La conséquence est directe : soit la SEF n’est pas utilisée, soit l’intervention est fragmentée, soit une autre ressource doit être mobilisée pour créer et paramétrer le programme SEF.
Dans tous les cas, on perd un élément essentiel de la réadaptation neurologique :
👉 la capacité d’agir au moment précis où l’apprentissage moteur est le plus efficace.
Une logique qui repose sur le statut plutôt que sur la compétence
Ces exemples convergent vers une même réalité : le système repose davantage sur le statut professionnel que sur l’évaluation des compétences réelles.
Or, les pratiques ont évolué. Les formations se sont spécialisées. Les professionnels de la réadaptation développent aujourd’hui des expertises avancées, directement pertinentes pour des situations cliniques concrètes.
Ne pas permettre l’utilisation de ces compétences dans un cadre adapté revient à limiter artificiellement la capacité d’intervention du système.
Un impact réel sur les patients
Les conséquences sont claires:
- diminution de l’intensité des interventions
- interruption des séances
- perte d’opportunités de récupération
- fragmentation des soins
À l’inverse, les approches interdisciplinaires permettent une meilleure coordination et une utilisation plus efficiente des ressources. [multiresea…ournal.com]
Dans un contexte de pénurie de professionnels, maintenir des barrières organisationnelles inutiles devient difficilement justifiable.
Repenser la protection du public
Protéger le public ne signifie pas seulement prévenir les erreurs. Cela signifie aussi garantir l’accès à des soins efficaces, cohérents et adaptés.
Aujourd’hui, une question doit être posée: 👉 un cadre trop rigide peut-il, en pratique, nuire à cette protection ?
Un système de santé moderne ne peut plus fonctionner avec une logique de silos.
La compétence doit guider l’action.
La collaboration doit remplacer la segmentation.
Et ce qui est simple, sécuritaire et efficace en pratique ne devrait jamais devenir complexe à cause du système.
Des modèles qui montrent qu’une autre organisation est possible
Certaines organisations, notamment en dehors du réseau public, ont déjà évolué vers des modèles centrés sur les trajectoires patients plutôt que sur les statuts professionnels. Ces environnements permettent une intégration plus fluide des interventions et une mobilisation des compétences directement au moment où elles sont nécessaires.
Ces approches ne remettent pas en cause la sécurité des soins — elles démontrent au contraire qu’il est possible de maintenir un cadre rigoureux tout en permettant une intervention plus continue, plus cohérente et plus efficace. Elles mettent en évidence que les limites observées actuellement ne sont pas uniquement liées aux patients ou aux professionnels, mais bien à la manière dont le système est structuré.
Des pistes concrètes d’évolution
Des solutions existent. Elles reposent sur une évolution structurée du modèle actuel, sans compromettre la sécurité:
- reconnaître certaines pratiques sur la base des compétences démontrées plutôt que du seul statut professionnel
- développer des protocoles interprofessionnels permettant des interventions encadrées et partagées
- reclassifier certaines activités à faible risque pour en faciliter l’accès
- formaliser la délégation clinique et clarifier les responsabilités
- organiser les soins autour des trajectoires patients plutôt que des silos professionnels
👉 L’enjeu n’est pas de déréglementer.
👉 L’enjeu est de mieux aligner le cadre réglementaire avec la réalité clinique.
Références
Kongkar, R., Ruksakulpiwat, S., Phianhasin, L., et al. (2025). The impact of interdisciplinary team-based care on the care and outcomes of chronically ill patients: A systematic review. Journal of Multidisciplinary Healthcare, 18, 445–457.
Wei, H., Horns, P., Sears, S. F., et al. (2022). A systematic meta-review of systematic reviews about interprofessional collaboration: Facilitators, barriers, and outcomes. Journal of Interprofessional Care, 36(5), 735–749.
Sama, N., Yusuf, I., Aras, I., et al. (2026). Facilitators and barriers to effective interprofessional collaboration in rehabilitation services: A systematic review. Journal of Interprofessional Care.
Espat, N. N., Kumar, S., Rhodes-Lyons, H. X., & Elkbuli, A. (2025). Enhancing healthcare outcomes through interprofessional collaboration: Challenges and future directions. The American Journal of Surgery.

