La fin d’un mythe : les kinésiologues ne font pas que promouvoir l’activité physique

kinesiologue pour autonomie

Au-delà de l’activité physique : l’intégration des kinésiologues à l’Ordre des ergothérapeutes révèle le rôle méconnu de la kinésiologie en réadaptation

Par Dre Murielle Grangeon, PhD, Kin, Admin.A.

Imaginez deux personnes de 70 ans.

La première marche chaque jour, fait ses courses seule, monte les escaliers sans difficulté et continue de participer activement à sa communauté.

La seconde vit avec les mêmes diagnostics médicaux, mais peine à se déplacer, évite les sorties et dépend davantage de son entourage pour accomplir certaines tâches du quotidien.

Dans les deux cas, la question n’est plus seulement de savoir quelles maladies elles présentent. La véritable question est plutôt celle-ci : dans quelle mesure sont-elles capables de fonctionner, de participer et de demeurer autonomes?

Cette notion de fonctionnement humain est en train de devenir l’un des enjeux les plus importants de notre système de santé.

C’est également au cœur du travail réalisé quotidiennement par les kinésiologues.

L’annonce récente de l’intégration des kinésiologues à l’Ordre des ergothérapeutes du Québec (OEQ) a suscité de nombreux débats. Plusieurs y voient une étape importante vers la reconnaissance professionnelle. D’autres s’interrogent sur les liens entre la kinésiologie et l’ergothérapie.

Or, derrière cette réforme se cache une réalité beaucoup plus intéressante : elle met en lumière une facette encore méconnue de la profession.

Pour une grande partie de la population, le kinésiologue demeure associé à l’entraînement, à la remise en forme ou à la promotion des saines habitudes de vie. Pourtant, dans les milieux de soins, de réadaptation et de recherche, la profession s’est profondément transformée au cours des dernières décennies.

Aujourd’hui, les kinésiologues contribuent non seulement à prévenir les maladies, mais aussi à maintenir, améliorer et récupérer les capacités fonctionnelles de personnes vivant avec des problèmes de santé complexes, des limitations physiques ou des maladies neurologiques.

En choisissant l’Ordre des ergothérapeutes comme ordre d’accueil, le gouvernement du Québec reconnaît implicitement cette réalité: la kinésiologie ne se limite plus à l’activité physique. Elle participe désormais pleinement aux efforts visant à préserver l’autonomie, favoriser la participation sociale et optimiser le fonctionnement humain.

Et dans un Québec confronté au vieillissement de sa population, à l’augmentation des maladies chroniques et aux besoins croissants en réadaptation, cette distinction pourrait avoir des conséquences bien plus importantes qu’il n’y paraît.

Une profession souvent réduite à tort à l’exercice physique

Lorsque l’on parle de kinésiologie, le discours public met généralement l’accent sur la prévention des maladies chroniques, la promotion de l’activité physique ou la lutte contre la sédentarité. Ces dimensions sont importantes et constituent même l’un des fondements historiques de la profession. Cependant, limiter la kinésiologie à cette seule réalité revient à ignorer une part essentielle de la pratique actuelle du kinésiologue.

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L’activité physique représente un moyen. La fonction représente souvent la finalité.

Chaque jour, des kinésiologues interviennent auprès de personnes vivant avec des limitations fonctionnelles temporaires ou permanentes. On les retrouve en réadaptation cardiovasculaire, en oncologie, en gériatrie, en santé mentale, en réadaptation musculosquelettique ainsi qu’auprès de personnes vivant avec une condition neurologique.

Dans ces contextes, leur objectif n’est pas simplement d’augmenter le niveau d’activité physique. Il consiste à favoriser le maintien, l’amélioration ou la récupération des capacités nécessaires à l’autonomie, à la participation sociale et à la qualité de vie. Cette distinction est fondamentale.

De la prescription d’exercices à l’intervention fondée sur les sciences du mouvement

L’évolution de la kinésiologie reflète celle des connaissances scientifiques sur le mouvement humain.

Historiquement, la profession s’est développée autour de l’amélioration de la condition physique et de la performance. Aujourd’hui, les avancées en physiologie de l’exercice, en biomécanique, en neurosciences et en réadaptation ont profondément transformé la compréhension du rôle du mouvement dans la santé.

Le mouvement n’est plus seulement perçu comme un outil de prévention. Il est désormais reconnu comme un déterminant majeur du fonctionnement humain.

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Les recherches démontrent qu’il influence non seulement les capacités cardiovasculaires et musculaires, mais également les fonctions neurologiques, cognitives, métaboliques et psychologiques. Cette vision plus globale a contribué à élargir considérablement le rôle clinique des kinésiologues.

Ainsi, lorsqu’un kinésiologue intervient auprès d’une personne ayant subi un AVC, vivant avec la maladie de Parkinson, souffrant de douleurs chroniques ou récupérant d’un cancer, son intervention ne vise pas uniquement l’amélioration de la forme physique. Elle s’inscrit dans une démarche clinique visant à optimiser les capacités résiduelles, favoriser l’adaptation fonctionnelle et maximiser l’autonomie.

Quand le mouvement devient un outil de réadaptation

La réadaptation repose sur un principe simple: permettre à une personne de retrouver le plus haut niveau d’autonomie et de participation possible après une maladie, une blessure ou une perte de capacités.

Dans cette perspective, le mouvement devient un véritable outil thérapeutique.

Après un infarctus, un accident vasculaire cérébral, un traitement contre le cancer ou une chirurgie orthopédique, les défis rencontrés par les patients dépassent souvent la simple condition médicale. Ils touchent la capacité de marcher, de travailler, de monter des escaliers, d’effectuer les activités quotidiennes ou de participer pleinement à la vie sociale.

Le rôle du kinésiologue consiste alors notamment à évaluer les capacités physiques et fonctionnelles de la personne, à documenter les limitations observées et à élaborer des interventions individualisées visant à améliorer le fonctionnement au quotidien.

Les évaluations des capacités fonctionnelles occupent d’ailleurs une place importante dans plusieurs secteurs d’activité de la kinésiologie, notamment en réadaptation, en retour au travail, en santé occupationnelle et dans certains contextes médico-légaux.

Nous sommes donc bien au-delà de la simple prescription d’exercices. Il s’agit d’une expertise clinique centrée sur l’optimisation du fonctionnement humain.

Une expertise particulièrement pertinente en neurologie

Le développement des neurosciences a également contribué à transformer la pratique des kinésiologues.

Les connaissances actuelles sur la neuroplasticité démontrent que le cerveau conserve une capacité d’adaptation et de réorganisation tout au long de la vie. Cette capacité peut être stimulée par l’apprentissage moteur, la répétition de tâches fonctionnelles et l’exposition à des environnements favorisant le mouvement.

Dans ce contexte, l’activité physique devient beaucoup plus qu’un simple moyen d’améliorer la condition physique. Elle devient un outil de récupération et d’adaptation neurologique.

De plus en plus de kinésiologues travaillent auprès de personnes vivant avec un AVC, la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson, un traumatisme craniocérébral ou diverses maladies neurodégénératives. Ils participent à l’amélioration de la marche, de l’équilibre, de l’endurance, de la mobilité et des habiletés fonctionnelles nécessaires à la participation sociale.

Cette réalité est particulièrement visible dans les centres de réadaptation spécialisés où les interventions kinésiologiques s’intègrent de plus en plus aux équipes interdisciplinaires.

Une profession complémentaire plutôt que concurrente

Les discussions entourant l’intégration des kinésiologues à l’Ordre des ergothérapeutes ont parfois donné l’impression qu’il existait une confusion importante entre les professions. La réalité clinique est pourtant beaucoup plus nuancée.

Les ergothérapeutes, les physiothérapeutes et les kinésiologues partagent souvent un objectif commun: améliorer le fonctionnement et la participation de la personne dans ses activités de la vie quotidienne. Toutefois, chacun y contribue à partir d’un angle distinct.

L’ergothérapeute analyse principalement la relation entre la personne, ses occupations et son environnement.

Le physiothérapeute se concentre davantage sur les déficiences, les limitations motrices et les mécanismes biomécaniques associés à la récupération fonctionnelle.

Le kinésiologue apporte quant à lui une expertise spécifique dans l’évaluation des capacités physiques, l’adaptation de l’effort, le reconditionnement fonctionnel et l’utilisation du mouvement comme intervention thérapeutique.

Ces expertises ne sont pas en compétition. Elles se complètent.

Dans plusieurs milieux cliniques, cette complémentarité constitue même l’une des clés du succès des interventions de réadaptation.

Les technologies de réadaptation redéfinissent également la pratique

L’essor des technologies de réadaptation contribue lui aussi à faire évoluer la profession.

Robots de marche, stimulation électrique fonctionnelle, plateformes d’analyse du mouvement, capteurs portables, réalité virtuelle immersive et systèmes d’intelligence artificielle font désormais partie du paysage clinique dans plusieurs centres spécialisés.

Ces innovations nécessitent des professionnels capables de comprendre simultanément le mouvement humain, l’adaptation physiologique à l’effort et les objectifs fonctionnels poursuivis en réadaptation.

Dans de nombreux milieux, les kinésiologues occupent une place stratégique dans l’intégration clinique de ces technologies, notamment en raison de leur expertise scientifique du mouvement et de leur capacité à individualiser les programmes d’intervention.

À mesure que la réadaptation devient plus technologique, cette expertise risque de prendre encore davantage de valeur.

Une reconnaissance implicite du rôle des kinésiologues en réadaptation

L’annonce gouvernementale est particulièrement intéressante parce qu’elle ne repose pas principalement sur la promotion de l’activité physique. L’argument mis de l’avant est plutôt celui de la proximité des interventions entourant le maintien et la réadaptation des capacités fonctionnelles.

Cette justification témoigne d’une évolution importante de la compréhension institutionnelle de la profession. Elle reconnaît implicitement que les kinésiologues ne sont pas uniquement des experts du mouvement à des fins préventives, mais également des professionnels dont les interventions contribuent directement au fonctionnement humain, à l’autonomie et à la récupération des capacités.

Autrement dit, l’intégration envisagée semble reconnaître officiellement une réalité que de nombreux cliniciens observent déjà sur le terrain depuis plusieurs années.

Le vieillissement de la population change les besoins du Québec

Cette évolution survient à un moment où les besoins de la population québécoise se transforment rapidement. Le vieillissement démographique s’accompagne d’une augmentation des maladies chroniques, des incapacités fonctionnelles et des besoins en réadaptation. Grâce aux progrès médicaux, les Québécois vivent plus longtemps. Cependant, ils vivent aussi plus longtemps avec des conditions qui affectent leur niveau de fonctionnement. D’ailleurs, un nouvel axe de recherche se développe à travers la neurogériatrie. Préserver les capacités devient presque aussi important que traiter la maladie elle-même.

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Peut-on continuer à vivre à domicile? Peut-on monter un escalier? Faire son épicerie? Reprendre ses loisirs? Retourner au travail?

Ces questions occupent désormais une place centrale dans les parcours de soins et sont également au cœur du travail quotidien de nombreux kinésiologues.

Les défis à venir : préserver l’identité de la profession

L’intégration à l’Ordre des ergothérapeutes représente sans contredit une avancée importante en matière de protection du public et de reconnaissance professionnelle. Toutefois, cette transition soulève également un défi majeur: préserver l’identité propre de la kinésiologie.

La profession devra continuer à faire valoir ce qui la distingue, soit son expertise approfondie du mouvement humain, de l’adaptation physiologique à l’effort, du conditionnement fonctionnel et de l’utilisation thérapeutique de l’activité physique.

L’enjeu ne sera donc pas seulement d’obtenir un encadrement professionnel mais il sera aussi de préserver la richesse et l’originalité d’une discipline qui occupe une place unique dans l’écosystème de la santé.

Une réforme qui en dit plus sur l’avenir du système de santé que sur celui d’une profession

Au fond, le véritable enjeu de cette réforme dépasse largement la question de l’appartenance à un ordre professionnel. L’intégration des kinésiologues à l’Ordre des ergothérapeutes nous oblige à revoir notre façon de concevoir la santé. Pendant des décennies, notre système s’est principalement concentré sur le diagnostic et le traitement des maladies. Aujourd’hui, un autre défi s’impose : aider les personnes à continuer de vivre, de fonctionner et de participer malgré ces maladies.

Dans un contexte marqué par le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et la pénurie de ressources en réadaptation, la véritable richesse d’une société ne se mesure plus seulement en années de vie gagnées. Elle se mesure en années de vie autonomes.

Elle se mesure dans la capacité d’une personne à retourner travailler après un AVC.

À continuer de jouer avec ses petits-enfants malgré la maladie de Parkinson.

À demeurer à domicile malgré la fragilité liée à l’âge.

À retrouver une vie qui a du sens après une blessure ou un cancer.

C’est précisément sur ce terrain que les kinésiologues interviennent chaque jour.

Loin des clichés associés uniquement à l’entraînement ou à la remise en forme, ils participent à quelque chose de beaucoup plus fondamental : la préservation du fonctionnement humain.

Peut-être que la véritable nouvelle n’est pas que les kinésiologues intègrent un ordre professionnel.

Peut-être que la véritable nouvelle est que le Québec commence enfin à reconnaître ce qu’ils apportent depuis longtemps déjà.

Parce qu’au-delà de l’activité physique, la kinésiologie est devenue une profession de réadaptation, d’autonomie et de participation sociale.

Et dans le système de santé de demain, cette expertise ne sera pas seulement pertinente: elle sera essentielle.